lunes, 1 de abril de 2013

MAMAN JE DÉTESTE LIRE. MOI AUSSI MON FILS.


-       Maman je déteste lire.

-       Moi aussi mon fils.

 

Voici un dialogue qui pour mon fils cadet, a été l’un de plus courts et joyeux de ces derniers temps. J'ai eu le même avec ma fille aînée il y a quelques années et il a provoqué le même effet. Évidemment leur surprise et leur joie sont plus que compréhensibles: mes enfants ont une mère qui peut prendre des mois pour renouveler des chaussures qui partent en lambeaux, mais il ne lui manque jamais un livre à ses côtés. Ils m'ont vue sortir bien décidée à acheter un gilet parce que celui que je portais m'arrivait aux genoux et avait les coudes transparents, et c'est avec le même gilet et trois nouveaux livres qu'ils m'ont vue revenir. Alors, comment était-ce possible que leur mère, qui a des livres même dans les toilettes, leur dît cela ?

À mon grand plaisir, il était pour eux, hors de question de douter de la véracité de mon affirmation car depuis toujours je leur dis ce que je pense ou ce que je sens. Alors il ne leur restait plus qu'à dévoiler le mystère, qui n'avait rien d'extraordinaire. Il suffisait simplement d'ajouter un petit mot, une précision discrète qui donnait la parfaite stature à cette affirmation : je déteste lire des "nulleries". Voilà pourquoi je détestais lire à l'école: parce que le programme nous exigeait de lire des tonnes de livres de ce genre. Et encore aujourd'hui, ça m'énerve d'avoir perdu un temps précieux à douter de moi face à un expert solennel. Je me pardonne la maladresse de mon jugement parce que j'étais une petite fille et si le monsieur avec tant de médailles et de rictus amers savait ce qu'était LA littérature -la même qui me provoquait une indigestion- alors c'était clairement moi le problème.  À tel point que j'ai même préféré choisir des études d'ingénieur, ce qui revient à demander à une vache d'apprendre à jouer du piano! Vous comprendrez alors que moi qui cultive avec dévouement mes rancunes et les arrose chaque jour comme le reste de mes plantes, je n’ai pas oublié ce professeur aigri.

Je ne peux pas changer mon passé, mais je peux le réparer en évitant qu'il se répète. Imaginez alors, la joie sur le visage de ma fille: alors que, avachie dans le canapé, elle lisait un livre qu'on lui avait donné à l'école,  je lui balança « Ce que tu lis, c'est nul, n'est-ce pas? » (c'est bien connu, que nous, les mauvaises mères nous pouvons être assez brutes dans nos manières). Si vous aviez vu son visage...c'était comme si je lui enlevais un énorme poids des épaules. Elle redevint souriante et récupéra la fraîcheur propre à son âge; ses yeux coquins retrouvèrent leur brillance et ses joues leur éclat sain qui les caractérise. Le plus intéressant c'est que ma fille -libérée de l'obligation de s'agenouiller devant l'auteur- termina de lire le livre. Et ce n'est pas tout: elle put explorer le livre comme s'il s'agissait d'un quelconque nouveau paysage; elle le lit depuis la plaine, avec un oeil critique, en cherchant par elle-même les mérites qu'il pouvait avoir. Nous commentâmes et analysâmes le livre sous tous les angles jusqu'à découvrir pourquoi il était si mauvais. Ce n'est pas trop de dire que nous nous amusâmes bien et qu'elle réussit brillamment son évaluation.

Je ne suis pas experte en littérature et je ne prétends pas l'être (essentiellement parce que ce n'est pas en démembrant des paragraphes ou en chassant des synecdoques que je trouve du plaisir). D'après mon expérience, on se lie à un livre comme  à un ami ou à un amour: par affinité. Les amours par convenance n'ont jamais prospéré, en effet, on ne tombe pas amoureux de quelqu'un en énumérant ses qualités objectives. Donc, aux parents intéressés par la promotion de la lecture chez leurs enfants -ou chez d'autres- je recommande ce que dit Daniel Pennac: faire les présentations et les laisser seuls. Quelque chose comme: ma fille, je te présente Roald Dahl, Roald, je te présente ma fille Sofía. Parfois une étincelle surgit. D'autres fois, non. Elle, à 11 ans, en est tombée amoureuse, surtout de son livre "Les Sorcières", tout comme de Mauricio Paredes et son livre "La famille Guácatela" (Guácatela veut dire beurk en espagnol)

En ce qui concerne mon fils Felipe, il a été plus réticent envers les livres. Chaque fois qu'arrivait le moment de lire les deux pages quotidiennes qu'ordonnait la professeure, apparaissaient subitement des petits nuages gris dans son moral et il déclarait catégoriquement "c'est le pire jour de ma vie!". Jusqu'au jour où, au lieu de lire deux pages, il en lit 16! Voilà ce qui se passa: Felipe était silencieux depuis un moment (et comme toute mère sait, c'est une conduite hautement suspicieuse chez un petit qui ne mesure pas plus d'un mètre) j'allai donc le voir dans sa chambre. Alors, sans avoir besoin de lui demander quoique ce soit, il me dit que le livre qu'il lisait lui plaisait beaucoup. « Et qu'est-ce qui te plaît? », lui demandai-je avec ma voix mélodieuse. « C'est que c'est de la realeza* ». Je fis la même tête que vous. En plus, il me racontait qu'il n'y avait ni reine, ni prince, ni château. Certes, il y avait un petit dragon dans l'histoire, mais il ressemblait davantage à un chat et c'était l'animal domestique du garçon qui l'accompagnait à l'école.

 
- Comment ça de la “realeza*", Felipe?

- De la realeza*, maman, parce que c'est vrai qu'à l'école, on embête les enfants gros.

 
Voilà comment "Le dragon de Jano" (de Irina Korschunow), que mon fils avait originellement emprunté, fit partie de la bibliothèque familiale. Contente, je partis l'acheter et cela me rendit heureuse tout le reste de la semaine: pour la première fois, un texte avait "touché" mon fils comme si à la place d'un livre, c'était la baguette d'une fée.

Ceux qui ont vécu comme nous l'expérience d'être "touché" par un livre, savent que cette rencontre-là a quelque chose de magique; on en revient transformé et avec une aura spéciale qui se remarque à des kilomètres. Il y a des essais sensés dédiés à expliquer le phénomène. Pour moi c'est simple: l'étincelle se produit quand je fais connaissance avec autrui un soi-disant étranger et chez qui je découvre une racine qui me lie à lui; quand je découvre, incrédule, qu'en réalité je n'ai jamais été seule parce qu'il existe une personne sur Terre qui me comprend. Et pour moi, cela suffit.

Un ami -de ceux dont tu ignores quand et comment ils sont entrés dans ton coeur-, a ri aux éclats en lisant un livre que je lui ai recommandé. Lui, il est fan de football et j'ai supposé que "la fièvre dans les gradins" (de Nock Hornby) pourrait lui plaire, mais jamais à ce point-là. "C'est que c'est la pure vérité" m'a-t-il dit, en riant encore. Et je le comprends. Il rit car il se reconnaît dans le récit. Mon cher ami ne me l'a pas dit tel quel, mais il aurait très bien pu affirmer « il m'a plu car c'est de la realeza* ».

Il y a des gens qui ne sont jamais tombés amoureux. Peut-être qu'ils ont senti de l'affection pour autrui, mais jamais ils ne sont tombés dans ce gouffre qu'est "être amoureux". À ceux-là et à ceux qui n'aiment pas lire, je leur dis la même chose: continuez à essayer. Croyez-moi, cela en vaut la peine.


Realeza* : veut dire royauté; Felipe voulait sûrement dire realidad qui signifie réalité