jueves, 21 de febrero de 2013

AVERTISSEMENT: TRAVAILLER À LA MAISON PEUT NOUS TRANSFORMER EN ÉNERGUMÈNE


Ce qui est bien quand on travaille à la maison, c'est que l'on peut faire l'analyse d'un projet en pantoufles et encore mieux, être près de nos enfants; vraiment près, pour leur donner une réponse dont ils ont besoin maintenant et non demain; pour les serrer opportunément dans nos bras lors d'une mauvaise journée ou, au contraire, pour recevoir une "attaque d'amour" qui te laisse allongée sur le tapis, toute décoiffée et morte de rire car en arrivant à la maison, ils ont découvert que leur dessert préféré les attendait. C'est pour cela, rien que pour ne pas perdre ces moments-là, que je ne regrette même pas une seconde ma décision et que je la maintiens fermement depuis le premier jour.


Cependant.... j'attends impatiemment les lundis. Depuis que j'ai décidé de travailler à la maison, le dimanche après-midi, je ressens une joie incontenable car je suis heureuse de voir arriver le lundi à huit heures quand mes enfants et mon mari ....disparaissent! ( je sais que ça semble méchant mais les mauvaises mères, nous osons admettre ce genre de choses). Dès que la porte se ferme et qu'ils s'en vont, eux et leur vacarme, je renais. La maison en silence (silence sacré) m'attend et je sens à nouveau que la maison m'appartient (aussi).


Après un week-end tournée vers les autres, j'apprécie ce repos; j'apprécie de pouvoir retourner à mes activités et mon travail; en fait, redevenir moi et laisser reposer un moment les mille autres rôles que la logistique domestique me demande -cuisinière, plombière, magasinière, chauffeur, couturière, infirmière et un long etcaetera. Bien sûr, le repos ne dure pas longtemps, à peine quelques heures. Et parfois, quand je suis très inspirée et que je vois arriver l'interruption imminente de cette récréation, il me vient la nostalgie de mon ancien bureau.


À l'époque où je travaillais en dehors de la maison, je pouvais me prendre un petit café avec mes collègues  dans la matinée. D'ailleurs, de cette période, c'est ce qui me manque le plus. J'avais un magnifique bureau, décoré avec beaucoup de génie, que je partageais avec deux collègues. Celle qui arrivait en premier faisait le café et une odeur divine   accueillait la suivante. Après avoir fait le tour de nos vies, nous mettions de la musique douce et nous travaillions des heures et des heures dans une tranquillité absolue et une concentration parfaite. Si Internet ou l'imprimante avait un problème, en deux secondes il y avait un technicien pour réparer. Comme je travaillais dans le centre ville de Santiago, je déjeunais un jour sur deux au restaurant et je pouvais me délecter d'un Japonais, d'un Italien, d'un Péruvien ou d'un Krishna. Parfois, nous venait une envie d'un caldillo de congrio* au Marché Central ou de picarones* avec de la chancaca* par un jour de pluie (picarones pasados*... Mon royaume, pour des picarones pasados!).


En plus de travailler beaucoup moins -oui, vous avez bien lu- je pouvais négocier des délais avec mon chef, partager les tâches avec mon équipe, arriver à des accords raisonnables avec les clients. Maintenant, je ne travaille pas huit heures mais quinze!!! Et en faisant mille tâches simultanément. D' un oeil je surveille que les asperges ne cuisent pas trop et de l'autre, que la dispute de mes enfants ne dérive pas à l'étranglement de l'un d'entre eux. J'ai une oreille attentive à la sonnette ("Nous sommes venus trois fois Madame, mais il n'y avait personne"!!) et l'autre, au son que fait l'ordinateur quand arrive un nouvel email ("j'ai besoin d'un rapport avant deux heures de l'après-midi"). Je ne vous raconte même pas la quantité de petits papiers jaunes que je colle autour de l'écran de l'ordi: acheter du pain, retirer le costume du pressing, demander le pulvérisateur pour le jardin à mon beau-père, prendre un rendez-vous chez le dentiste pour les enfants, emmener le plus petit à un anniversaire, préparer les goûters, signer les circulaires de l'école et aller me faire épiler (je ne sais pas comment -et ce plus d'une fois- j'ai réussi à avoir les moustaches d'Emiliano Zapata*, chose qui ne m'arrivait jamais quand je travaillais hors de la maison).


Le pire dans le travail chez soi, c'est que si l'outil de base, l'ordinateur, présente une faille, je dois perdre un temps précieux pour le réparer moi-même. Et si l'affaire est plus compliquée que prévu, j'en parle même pas: je peux perdre l'après-midi entier, voire la journée à trouver un technicien qui puisse venir. À propos,  aux personnes intéressées par la recherche spirituelle, je vous donne un tuyau qui vous évitera d’aller en pèlerinage à Puna* ou de dépenser une fortune avec un yogi à la mode: pour travailler le détachement et la maîtrise de soi, il n'y a pas meilleur exercice que d'appeler ton fournisseur d'accès à Internet. Et je peux le prouver: avant je n'arrivais à tenir que dix minutes, en passant par d'interminables enregistrements " appuyez un pour ceci et deux pour cela". Avant, disais-je, au bout de dix minutes je n'en pouvais plus et je jetais le téléphone. Mais maintenant, depuis que je travaille chez moi et que je dois résoudre un jour sur deux ce genre de problèmes, je suis capable de tenir cinquante-cinq minutes dans la même position et de façon  imperturbable, tel un maharishi ( même si  parfois, j'ai l'air de baver, mon oreille est bouillante et tellement aplatie qu'avec un ongle je dois me la décoller de la tête, sans parler du doigt qui a perdu toute sensibilité à force d'appuyer sur les touches).

Et la cerise sur le gâteau qui parfois me fait saliver de rage: l'imbattable engouement de la femme de ménage pour bavarder, surtout quand je suis devant l'ordinateur avec les lèvres serrées et des griffes à la place des doigts.

-Vous avez vu que Mme Machin, celle qui sort avec un joueur de football, elle s'est fait mettre un demi kilo de silicone dans chaque sein?

-Hum...incroyable...

-Et que Mr Bidule s'est mis avec la meilleure amie de Mme Machin? Alors qu'elle-même s'offrait à lui ? Ça, tout le monde le sait.

-Bien...sûr...

-Et vous avez su qu'on a découvert que le propriétaire de l'épicerie n'était pas parti dans le Nord mais qu'en fait, c'était sa femme qui l’avait découpé et caché dans le congélateur?.

-Je trouve cela fantastique...

(Yeux éberlués de ma femme de ménage.)

-... Non, pardon, je n'ai pas voulu dire ça...

-Et on peut savoir ce que vous avez voulu dire ?

-Au secours...

-Comment au secours ?

-Non, non, rien, ne faîtes pas attention, c'est juste que mon bureau me manque...


*Caldo de congrio : soupe à base de congre avec des pommes de terre, des carottes, du vin blanc.
 *Picarones : beignets de farine de blé.
 *Chancaca: bloc de sucre roux, non raffiné
 *Picarones pasados : beignets de farine de blé cuits dans un sirop à base de Chancaca, de canelle et d'oranges.
 *Emiliano Zapata :  acteur mexicain avec des grosses moustaches.